Crois-tu, par ailleurs,
que l’on puisse faire un rêve,
ne pas s’en souvenir,
et avoir, par ce rêve, sa vie changée ?
Crois-tu qu’un père puisse faire un rêve
dans lequel
il se voit aimer son fils,
je ne sais sous quelle apparence,
que ce soit du père lui-même jeune homme,
ou d’un étranger
qui est le père du père (jeune homme)
ou l’identification à soi de sa propre mère…
Personne
pas même moi, ne connaîtra jamais ce rêve.
Mais le père en aura toute sa vie modifiée.
Rappelle-toi Héraclès
qui demande à son fils d’appeler ses compagnons
les plus forts et de le porter sur ses épaules,
sur la cime du mont proche de la ville,
le mont de la ville,
qui est le but de pèlerinages
et d’aventures de garçons,
comme cela arrive
dans les monde préindustriels ?
Et arrivés à la cime, le fils et les autres garçons
auraient dû préparer son bûcher,
et le mettre à mort ?
Entre dans ce rêve, si tu es père.
Toi, père qui, peut-être innocemment,
es complice
des pères
qui veulent se libérer des fils
en les envoyant mourir dans des guerres
qui se déroulent
dans les lieux de l’Alibi,
Extrême-Orient de l’Histoire.
Ici, pour une fois,
le père ne veut pas la mort du fils,
mais son amour.
C’est lui qui devient le fils, et dans le fils,
jeune homme, voit peut-être le père,
et l’aime, ne veut pas le tuer
mais être tué par lui,
ne pas le posséder mais en être possédé.
Oui, mais ce père est un bourgeois
de notre monde,
il a une usine au pied des monts de la Briance
(joyeux dans le ciel
et dans le ciel perdus) :
comment pourra-t-il accepter
les conséquences de ce rêve, du reste,
oublié ?
Il les acceptera en les dénaturant. Sachant
et ne sachant pas.
Il se fera cueillir par le fils nu sur la mère.
Il cherchera des prétextes pour frapper le fils,
et donc se faire frapper.
Il agressera le fils
pour l’attirer sur lui,
pour être le centre de sa vie.
Jusqu’à ce que le fils, le doux fils mozartien,
pacifiste et objecteur de conscience, quitte
la riche maison,
ayant écouté du père délirant une déclaration
d’amour.
Le garçon – je te le dis- ne le haïra pas
(un de ces garçons nouveaux,
bien meilleurs que nous),
et, s’il avait pu le faire,
il aurait donné au père mendiant tout son or,
il l’aurait possédé comme un garçon du peuple
possède, pour quelques dollars,
celui qui n’a pas la force d’être homme
et l’invoque donc comme un sauveur…
Il s’en va, par les routes du monde,
avec une fille,
rien d’autre qu’une putain, et un ami :
et l’on ne saura jamais à qui va son amour
bien que lui, certainement, enfonce son or
dans le ventre de la fille.
Le père arrive, le guette, le trouve,
corrompt la fille,
épie derrière la porte leur amour,
découvre ce que le fils
a, sans mystère, comme chacun,
et pourtant c’est en lui horriblement,
insupportablement mystérieux.
Le père ne peut vivre après avoir vu cet amour.
Il entre et frappe à mort son fils,
qui sort en pleurant et en saluant la vie,
de la chambre de l’un des mille coïts de sa vie.
Il meurt. Et sur lui, mort,
le père se penche pour boutonner
son pantalon ouvert sur la splendeur
immaculée de son maillot de corps.
Le père, après de nombreuses années,
comme dans les romans-feuilletons,
conclut le long rêve de sa vie
en rêvant sur le terre-plein d’une gare,
comme dans un vers de Ginsberg.
Pier Paolo Pasolini, Qui je suis.











